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lundi 26 août 2013

Nature profonde de l'homosexualité : le débat Ariño-Floucat

Philippe Ariño, "L'Homosexualité en vérité, briser enfin le tabou", Frédéric Almard éditeur, octobre 2012
 L'Homosexualité en vérité (2012) :
 première partie de la trilogie
prévue par Philippe Ariño .
   La campagne publicitaire pour le prochain ouvrage de Philippe Ariño bat son plein : intitulé "L'Homophobie en vérité", il est prévu pour septembre et devrait constituer la deuxième partie d'une trilogie dont le premier volume était intitulé : "L'Homosexualité en vérité" (paru en octobre 2012).

   Un débat intéressant entre Philippe Ariño et Yves Floucat avait marqué la publication de ce premier volume. Yves Floucat appréciait le fait qu'Ariño osât présenter l'homosexualité comme une "blessure" (ce qui réclame effectivement un certain courage, vu le terrorisme intellectuel ambiant) et qu'il défendît, à son sujet, la morale catholique intégrale (qui demande la continence aux personnes homosexuelles). Mais il s'étonnait de certaines généralisations (sur le rapport entre homosexualité et viol, notamment) et du rapport ambigu de l'auteur avec la "culture homosexuelle". Surtout, surtout (point essentiel du débat), il s'interrogeait sur la nature profonde de l'homosexualité.

   L'homosexualité est-elle d'abord et fondamentalement un "désir sexuel", comme le dit Phlippe Ariño, ou bien plutôt une orientation affective ?

  La question peut sembler purement théorique et assez secondaire. Elle a au contraire de grandes conséquences pratiques. Si l'homosexualité est essentiellement un désir d'ordre sexuel, la chasteté chrétienne réclamera ce que Philippe Ariño nomme la "continence sentimentale" : pas question d'entretenir une amitié particulière avec une personne du même sexe, car ce serait se mettre en occasion de péché. Si au contraire ce qu'on nomme "homosexualité" est d'abord une orientation affective qui ne se répercute que dans un second temps (et accidentellement) sur le désir sexuel, alors cette tendance peut trouver une réponse adéquate dans une amitié privilégiée, qui pourra et devra (avec l'aide de la grâce de Dieu) rester chaste et continente. De ce genre d'amitié, Yves Floucat donne l'exemple de Julien Green et Robert de Saint-Jean.

    Avant de donner la parole aux deux débatteurs, je rappelle que ce sujet a déjà été évoqué ici (notamment dans l'article sur l'Homosexualité : blessure affective ?). Et que, jusqu'à nouvel ordre, rien ne prouve qu'il existe un seul et unique type d'homosexualité. L'homosexualité est essentiellement polymorphe, disait Marc Oraison. C'est dire combien il faut se méfier, à son sujet, des généralisations hâtives. Et combien le débat qui suit peut être utile. Car, s'il y a réellement plusieurs sortes d'homosexualité, et si celle-ci n'est que le symptôme commun correspondant à des blessures diverses (blessures affectives dans certains cas, blessures affectant directement le désir érotique dans d'autres cas), il se trouve que les deux auteurs peuvent avoir raison tous les deux (chacun pour une partie des "homosexuels"). Quoi qu'il en soit, les deux méritent d'être entendus.

   Voici pour commencer la recension de l'ouvrage "L'Homosexualité en vérité" publiée par Yves Floucat dans l'hebdomadaire "France catholique" :

   J’ai lu le petit livre de Philippe Ariño qui, d’une manière générale, peut faire beaucoup de bien à ceux qui sont concernés au premier chef par le problème complexe dont il traite. Il comporte d’excellentes pages sur la nécessité de ne point s’évader dans le rêve aux dépens de la contrainte du réel, sur l’irréductibilité de la personne à ce qui est désigné à juste titre comme une «  blessure  ». Celle-ci, selon l’auteur et je crois qu’il a raison, car Dieu, faisant feu de tout bois, peut appeler certains hommes à travers leurs limites , ne saurait être un obstacle systématique au sacerdoce ou à la vie religieuse. Sans doute l’Église doit-elle demeurer très prudente en ce domaine (elle le fut exagérément à mon sens, et en des termes paradoxalement très flous, dans la Déclaration de la Congrégation pour l’éducation catholique de novembre 2005), mais il faut, je crois, laisser à l’appréciation des directeurs et supérieurs de séminaires ce qui se présente toujours sous des formes singulières incompressibles à une seule ligne de conduite. Le psychiatre Marcel Eck, qui avait connu «  plus d’une personnalité religieuse de haute valeur chez qui l’affectivité homophile n’[avait] entraîné aucune perturbation intérieure ou extérieure  », considérait qu’«  il serait souverainement injuste d’écarter des Ordres des sujets de valeur spirituelle et intellectuelle pour la seule raison qu’ils appartiennent à la minorité homophile  », «  la façon dont ils peuvent contrôler leur tendance [important] plus que le sens de leur tendance  ». Mais il s’agissait là ce qui n’est pas toujours le cas de personnalités «  adultes et non immatures  ». [1]

    Même si on peut ne point suivre Philippe Ariño dans tous les détours de son analyse, il s’en prend aussi avec raison aux ambiguïtés que recouvre le discours sur l’homophobie. Par ailleurs, son appel à un célibat laïc continent comme voie de sainteté (lorsque toute perspective de mariage est inenvisageable), réconfortera certains cœurs qui s’imaginent à tort que leur épreuve est dépourvue de sens ou qu’elle n’a pas d’issue. Son réel amour de l’Église et de sa grande sagesse, profond et juste, doit être aussi pleinement reçu et reconnu
  
Voir l'ouvrage de Louis Jugnet : "Rudolf Allers, ou l'anti-Freud"
Rudolf Allers (1883-1963) a pu 
être surnommé l'Anti-Freud.
    Il centre trop cependant, selon moi, sa réflexion sur le désir homosexuel comme si l’homophilie (terme préférable à celui d’homosexualité) était réductible à une forme de désir sexuel et non d’abord d’affectivité. Ce parti pris est identique à celui qui consiste à ne parler que du désir sexuel lorsqu’on traite de l’amour d’une manière générale. Une anthropologie intégrale
étran­gère aux influences délétères d’un discours psychanalytique foncièrement matérialiste et entretenu par certains «  prêtres-psychanalystes  » (ou «  psychanalystes-prêtres  ») doit au contraire faire droit à toutes les dimensions de l’affectivité. Or celle-ci est, chez l’homme, à la fois spirituelle et charnelle (le désir sexuel n’étant qu’une dimension de la sensibilité). Il est regrettable à cet égard que l’on ne s’intéresse plus aujourd’hui aux travaux du psychiatre catholique autrichien Rudolf Allers (1883-1963) remarqué en son temps par les Études carmélitaines et par Louis Jugnet. [2] Allers lisait bien plus saint Thomas d’Aquin que Freud dont il avait néanmoins suivi les cours, et il avait, dans cette mesure, une vision de l’homme autrement pertinente.

   En tout cas, en raison de l’intérêt exclusif qu’il accorde au désir sexuel de la personne homophile (désir dont il démonte certains rouages je pense par exemple à son insistance sur ce qu’il appelle «  le fantasme du viol  » - dans lesquels je ne suis pas sûr que tous se reconnaîtront), Philippe Ariño récuse tout véritable amour entre personnes de même sexe. En effet, même s’il est continent et sincère (et, il est vrai, les sincérités successives n’ont rien à voir avec l’authenticité objective d’un amour), cet amour comporterait comme tout amour perspective horrifique  ! des sentiments et une sensibilité. On conçoit, dans ces conditions, que l’auteur ne comprenne pas le sens de l’expression médiévale d’«  amour d’amitié  ». Celle-ci ne procède pourtant pas, comme il le suggère, d’une confusion entre amour et amitié au sens où l’on entend couramment ces termes aujourd’hui. Elle se prend par opposition à l’amour de convoitise (au sens le plus large et pas seulement sexuel), pour désigner tout amour désintéressé (conjugal ou pas). Cet amour d’amitié peut donc comporter la continence, mais il n’exclut pas alors pour autant le sentiment et l’expression physique d’une tendresse. En ce sens, dire que «  l’acte homosexuel ne se limite pas à la fornication ou au toucher  : il s’étend aussi à la vue, au désir amoureux, aux sentiments, à la foi en l’amour homosexuel  », peut être compris d’une manière injuste, inexacte et outrancière. Ce ne sont pas les joies du sentiment amoureux ni même l’admiration de la beauté physique que condamne l’Évangile (Dieu merci  !), mais le désir de possession et de possession exclusive dont il s’accompagne fréquemment en raison des blessures consécutives au péché d’Adam et par lesquelles nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, plus ou moins marqués.

Julien Green sut développer un "amour d'amitié" ardent et chaste avec son compagnon Robert de Saint-Jean
Julien Green (1900-1998) encore étudiant
   Philippe Ariño a-t-il lu les correspondances de Jacques Maritain avec Julien Green [3] ou Jean Cocteau  ? Maritain concevait qu’un amour authentique (donc considéré indépendamment de la «  sincérité  » des protagonistes) entre deux personnes du même sexe et faisant droit à une vraie tendresse, est possible dès lors qu’il ne se dégrade pas en convoitise sexuelle et demeure continent. C’est ainsi que, fort de sa propre expérience du vœu de continence qu’il avait fait avec Raïssa quelques années après son mariage (selon une vocation très particulière mais qui s’est déjà manifestée à plusieurs reprises dans l’histoire de la sainteté), constatant combien leur amour en était ressorti mutuellement grandi, il conseillait à ses amis homophiles d’aspirer à la même voie de sainteté, ne cessant de rappeler que Dieu ne leur demande aucunement une amputation du cœur. Julien Green a eu ainsi, comme compagnon de vie, le journaliste et écrivain Robert de Saint-Jean  ; or leur amour, très profond, est demeuré continent. Green écrit qu’il était «  fou d’amour  », mais que «  le cœur l’emportait sur le désir  », un désir dont il savait bien par ailleurs qu’il peut devenir le tombeau de l’amour [4]…

   C’est ce que propose comme but (assurément au risque d’échecs, hélas  ! toujours possibles) la Fraternité Aelred sur laquelle Philippe Ariño tient des propos pour le moins réservés. Elle a pris pourtant comme référence saint Aelred de Rievaulx (1110-1167) devenu moine cistercien et père abbé de son monastère après s’être détourné d’une pratique homosexuelle qu’il confesse en des textes très explicites. Auteur du plus beau traité qui soit sur l’amour d’amitié [5], il n’hésitait pas à exprimer auprès de certains de ses moines (qu’il autorisait à se parler en se tenant les mains) une affectivité non dépourvue de sensibilité et de gestes de tendresse. Selon lui, l’amour d’amitié «  procède à la fois de la raison et d’un sentiment d’attirance quand la raison nous persuade d’aimer quelqu’un à cause du mérite de ses vertus et qu’en même temps cette personne s’insinue en nous par la douceur de son comportement et le charme de sa vie remarquable  ; ainsi, la raison se joint au sentiment, en sorte que l’amour soit chaste grâce à la raison et plein de charme grâce au sentiment d’attirance  ».

   Aelred considérait sans doute que l’expression de la sensibilité dans l’amour est le meilleur remède contre une dérive sexuelle. Celle que l’on connaît aujourd’hui provient peut-être précisément de ce que l’on sexualise immédiatement toute affectivité (en vertu d’un matérialisme philosophique latent) et que l’on ne parvient pas à concevoir une affectivité sensible et tendrement témoignée, qui ne soit sexuellement traduite. Les médiévaux étaient peut-être fort subtils, mais je crois qu’ils n’avaient pas tort sur ce point. Sans le savoir, un Lacordaire également, indéniablement amoureux de Montalembert comme l’a montré avec finesse José Cabanis, a magnifiquement vécu ces choses dans une totale innocence et même dans l’ignorance de ce qu’il pouvait y avoir, dans son attachement, de composante sexuelle… Dans un ouvrage par ailleurs décevant, le P. Jean-Marie Gueullette note que «  dans des cultures où les questions d’homosexualité sont moins présentes, et où les hommes ont accès plus simplement à ces manifestations de leur vie affective et de leur sensibilité, il y a moins de relations sexuelles entre hommes. Non pas parce qu’elles sont interdites par un système réactionnaire, mais parce que les hommes n’en ressentent pas le besoin.  » [6] Philippe Ariño n’est pas loin de pressentir ces choses dans certains lieux de son ouvrage, mais il ne parvient pas encore à se le dire clairement et à le formuler avec précision. L’inclination homophile je dis dans sa signification réelle que ne doit pas occulter la conduite de certains, dominés par leurs pulsions charnelles, est d’abord une réalité affective et c’est pourquoi elle peut être au fondement d’un comportement dans lequel la continence se met au service d’un amour d’amitié qui, selon les âges et les circonstances, est susceptible de prendre la forme d’un amour paternel, filial ou fraternel. «  L’amour en lui-même n’est pas coupable, ne peut pas l’être, écrivait Raïssa Maritain dans son Journal. (…) Celui qui sait éduire d’un amour humain un amour tout spirituel et désintéressé, bien que les racines de cet amour soient dans tout l’homme, son amour est pur de péché. Amour très rare. Et qui suppose que la place de Dieu est réservée au centre de l’âme, ou à la cîme de l’esprit  ; et qui est comme un point d’appui que Dieu prend dans la nature humaine pour la transfigurer  ». [7

   Le choix n’est donc pas entre la continence sans amour et une pratique homosexuelle, celle-ci fût-elle exercée dans la fidélité d’un couple. Cette fidélité, lorsqu’elle existe et elle existe parfois , n’est assurément pas un bien par rapport auquel le mieux serait la continence dans une dissolution de tout lien d’amour. Mais elle est un moindre mal qui peut être précisément le point de départ d’un approfondissement de l’amour. [...]

   Je relèverai enfin, pour le déplorer, que l’auteur défend l’existence d’une «  culture homosexuelle  » au sein d’une «  communauté homosexuelle  », et certes sans prétendre justifier les réalités auxquelles renvoient ces termes. Qu’entend-il par là  ? Ces expressions comportent des relents communautaristes qui posent pour le moins question  ! Croit-on qu’un Michel-Ange, un Léonard de Vinci ou, plus près de nous, un Julien Green, un Jean Cocteau, un Max Jacob (ou même un Gide, un Montherlant ou un Jouhandeau) se seraient considérés comme contribuant à une «  culture homosexuelle  »  ? Pasolini, plus encore que Visconti, avait en horreur ce genre de considération. C’est que tous avaient trop, pour y aborder avec quelque faveur, le sens du mystère inviolable de leur subjectivité et de l’universalité de toute culture authentique.


   La réponse de Philippe Ariño :
   
   Cher Yves,

   Merci de votre regard bienveillant et critique sur mon livre. J’apprécie énormément l’intelligence de votre lecture.
   J’aimerais répondre à quelques nuances et questions que vous me proposez.


  
Philippe Ariño, "L'homophobie en vérité", Frédéric Almard éditeur, septembre 2013
La parution de L'Homophobie en vérité  
  est prévue pour septembre.
D’abord, quand vous dites que je « centre trop [ma] réflexion sur le désir homosexuel comme si l’homophilie (terme préférable à celui d’homosexualité) était réductible à une forme de désir sexuel et non d’abord d’affectivité », il y a certainement un problème de définitions. D’une part, la « sexualité » n’est pas réductible à la génitalité, comme veut le faire croire notre époque ultra-érotisée : elle comprend certes la génitalité, mais aussi l’affectivité, étant donné qu’elle est avant tout un rapport au monde en tant qu’être sexué : nous sommes en sexualité, même quand nous sommes à table, avec des amis, au travail, en activité artistique ou politique. Donc le qualificatif d’homosexualité me semble bien préférable à celui d’homophilie. Il comprend aussi le simple ressenti, l’affectivité. En plus, l’homosexualité dépasse le simple domaine des goûts : elle concerne vraiment la sexualité et peut structurer durablement l’identité des personnes qu’elle habite pour un temps. D’autre part, la revendication de la substitution du terme « homosexuel » ou de l’adjectif « gay » par les expressions euphémisantes « homophilie » voire « homosensibilité » ou « amour d’amitié », renvoie tacitement à un manichéisme homophobe très apprécié des arcadiens nostalgiques et des individus homosexuels cherchant à se justifier de mettre en pratique leur désir homosexuel et à innocenter leur couple à partir du moment où celui-ci serait invisible, discret, spirituel, artistique, peu porté sur le génital, « hors milieu », anti-Gay Pride, totalement opposé à la militance homosexuelle classique et aux couples de « débauchés » qui composeraient la grande majorité du « milieu homosexuel ». La promotion de l’homophilie, bien qu’intellectuellement séduisante (car si l’homophilie est réellement vécue, elle est magnifique et s’appelle tout simplement « amitié désintéressée »), si elle n’est pas concrètement appliquée, sent la pudibonderie bourgeoise et l’hypocrisie de l’individu homosexuel « honteuse » à plein nez. Combien j’ai vu de promoteurs de l’homophilie ou de « l’amour d’amitié » (traduction française très appauvrissante et ambiguë du pourtant magnifique terme grec « philia ») user de Dieu, de l’esthétique, ou de la noblesse de l’amitié, pour pervertir ces derniers par les sentiments ou le sexe, pour s’acheter une conscience, détourner l’amour en mythe platonique désincarné et l’amitié en lien sentimentalisé, pour diaboliser la génitalité homosexuelle et la pratiquer fiévreusement en coulisses ! Donc non : à mon sens, il n’y a ni à traduire le mot « philia » au français pour en faire une amitié amoureuse, une « amitié particulière », ni à diaboliser le mot ou l’adjectif « homosexuel ». Appelons un chat « un chat » ! L’attraction sensuelle et érotique pour les personnes de même sexe, ce n’est pas que de l’homophilie : c’est de l’homosexualité ; qu’elle se traduise en toucher, en génital, ou simplement en ressenti, en pulsions, en sentiments, ça ne change rien !


   Vous écrivez aussi que tous les lecteurs de mon livre ne se reconnaîtront pas dans le chapitre sur le « fantasme du viol ». Je vous suggère la lecture du code sur le « viol » et le « désir de viol » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels. Mon livre L’homosexualité en vérité n’a pas de prétentions détaillistes : j’ai voulu faire une synthèse claire et courte. J’ai donc sacrifié une part de l’impact de conviction. J’espère quand même qu’il y aura parmi mes lecteurs des curieux qui voudront approfondir en accédant aux preuves concrètes de mes thèses.
 

Julien Green (1900-1998) - Robert de Saint-Jean (1901-1987) : homos pas gays !
Julien Green (1900-1998)
   Un peu plus loin, vous dites : « Philippe Ariño récuse tout véritable amour entre personnes de même sexe. En effet, même s’il est continent et sincère (et, il est vrai, les sincérités successives n’ont rien à voir avec l’authenticité objective d’un amour), cet amour comporterait comme tout amour – perspective horrifique ! des sentiments et une sensibilité. On conçoit, dans ces conditions, que l’auteur ne comprenne pas le sens de l’expression médiévale d’"amour d’amitié". » Sachez, cher Yves, que je n’ignorais pas le sens de « l’amour d’amitié » décrite dans certaines chansons de geste du Moyen Âge. Louis-George Tin a suffisamment instrumentalisé/galvaudé cette notion médiévale pour justifier les plus grossiers anachronismes pro-gay et amalgames amour/amitié dans son livre L’Invention de la culture hétérosexuelle (2008) ! Et il suffit de voir avant lui les lectures homo-érotiques abusives de la forte amitié biblique entre David et Jonathan, ou entre Jésus et Jean le disciple qu’Il « aimait », qui ont pu être faites par certains membres de la communauté homosexuelle, pour comprendre que la périphrase « amour d’amitié » est biaisée. Mais là, je m’étonne que vous ne preniez pas en considération les ambiguïtés de la traduction française des mots Eros, Philia, et Agapê, ou même la polysémie équivoque du verbe « aimer » en français… Enfin, vous semblez sous-entendre que je diabolise les sentiments et la sensibilité entre personnes de même sexe, en tournant en dérision le fait que je mette les sentiments au rang des actes-homosexuels-à-condamner au même titre que les actes sensuels et génitaux (« presque horrifique ! » ironisez-vous). Considérez-vous que les sentiments sont asexués ou dénués d’érotisme ? Figurez-vous qu’en discutant dernièrement avec un jeune religieux de la communauté des frères de saint Jean (anciennement appelés « petits gris »), qui au départ me rappelait que « l’amour d’amitié » était un pilier vraiment valorisé par son ordre, nous nous sommes mis d’accord pour affiner et interpréter « l’amour d’amitié » non pas comme une « amitié particulière » ou une excuse entretenant un flou artistique entre amour et amitié, mais bien comme une vraie FRATERNITÉ. Et notre discussion m’a semblé très éclairante. Il me disait que dans sa communauté, il avait l’impression qu’avec ses compagnons religieux, qu’il n’avait pas choisis mais avec qui il devait cohabiter, il vivait plus qu’une proximité amicale (la proximité spirituelle en Jésus, la communion des sanctifiés, ça peut même parfois se rapprocher, toute proportion gardée, de la force de l’orgasme génital entre époux !), et en même temps que cette proximité en Dieu ne louvoyait absolument pas avec une quelconque sensualité, différait totalement d’un choix d’amour. La réalité relationnelle de la fraternité implique une proximité et une distance qui sied à la chasteté demandée au religieux, et à l’amitié désintéressée qu’instaure le don entier de sa personne à Dieu. Une vraie amitié entre deux personnes de même sexe est donc, à mon sens, plus proche de la fraternité et de la camaraderie que de l’amour. N’en déplaisent aux esthètes et autres nostalgiques de littérature classique…


  
Julien Green (1900-1998) et Robert de Saint Jean (1901-1987) : homos pas gays !
Robert de Saint-Jean (1901-1987)  
compagnon de Julien Green.
Vous vous demandez également : « Philippe Ariño a-t-il lu les correspondances de Jacques Maritain avec Julien Green ou Jean Cocteau ? Maritain concevait qu’un amour authentique (donc considéré indépendamment de la « sincérité » des protagonistes) entre deux personnes du même sexe et faisant droit à une vraie tendresse, est possible dès lors qu’il ne se dégrade pas en convoitise sexuelle et demeure continent. » Alors je vous réponds que je n’ai pas l’intégralité de cette correspondance, mais que j’en avais pris connaissance il y a un an par l’intermédiaire d’un ami ;-). Maintenant, je demande à ce qu’on regarde le Réel plutôt que les jolies plumes qui s’expriment, parfois de manière très sensible, belle, vraisemblable et émouvante. Pour avoir rencontré des personnes qui faisaient partie de l’association Aelred et qui m’ont dit avoir essayé de vivre cette soi-disant « chasteté » de (la mise en application de la traduction française de) « l’amour d’amitié » avec un partenaire privilégié, je sais qu’entre les bonnes intentions et les actes, il y a eu un monde, et que bien des binômes d’amis homosexuels qui ont voulu sincèrement vivre la continence corporelle (sans la continence sentimentale : voilà le problème !) ont fini concrètement/corporellement par déraper. Et comment peut-il en être autrement ? C’est inhumain de s’imposer à deux sur la durée à la fois un amour platonique (l’amour désincarné n’existe pas) et une amitié amoureuse (le comble de la confusion des sentiments !). Les sentiments sont aussi des actes, qu’on le veuille ou non. On décide d’y croire ou pas. Si vous connaissez dans votre entourage proche des duos d’amis homosexuels (autres que des duos épistolaires mythifiés par une certaine légende littéraire) qui ont été pleinement dans la continence, je ne demande qu’à les rencontrer ! [...]


   Enfin, vous me demandez pourquoi je défends l’existence d’une « culture homosexuelle » au sein d’une « communauté homosexuelle ». Et bien je vous répondrais que c’est en s’approchant du désir homosexuel et de ses modes d’expression qu’on l’identifie le mieux, qu’on ne se réduit pas à celui-ci, qu’on s’en libère le mieux sans pour autant le nier de son existence et s’éloigner des personnes de chair et de sang qui le ressentent. Certes, des Julien Green, Jean Cocteau et autres Lorca ne se seraient pas reconnus comme porte-drapeaux d’une culture homosexuelle. Mais si ça peut vous rassurer, y compris les « maraisiennes », les artistes homos actuels qui paraissent dans Têtu, et les internautes homosexuels soucieux d’une invisibilité clean tiennent le même discours contre-culturel et anti-identitariste. La non-défense et la non-reconnaissance de la culture homosexuelle, et plus fondamentalement du désir homosexuel, c’est la signature atemporelle classique du désir homosexuel pratiqué. Un désir pour et contre lui-même, qui se nie lui-même dès qu’il s’actualise. Le désir homosexuel étant un refoulement plus qu’une identité individuelle/collective solide et fière d’elle-même, ce ne sera pas par le biais de la volonté et de la paix qu’il s’annoncera, soyez-en sûr !

Philippe ARIÑO (France catholique, 18 octobre 2012)

   Nouvelle réponse d'Yves Floucat :    

   Cher Philippe,
   C’est à moi de vous remercier pour votre longue réponse à mon article [...] 

"Une grande amitié", Paris, Plon, 1979
Green a beaucoup échangé
avec le philosophe Jacques Maritain.
   En ce qui concerne la sexualité, je ne dirais pas comme vous qu’elle comprend « la génitalité, mais aussi l’affectivité », mais rigoureusement l’inverse. C’est notre affectivité sensible qui comprend la sexualité, que celle-ci soit vécue en dehors de toute génitalité ou que, au contraire, elle soit exercée dans sa fonction génératrice comme témoignage de la fécondité de l’amour entre les époux dans le mariage. En tout cas, je me sens bien d’accord avec vous – et c’est précisément la raison pour laquelle je refuse en ce qui me concerne de définir par le désir sexuel l’affectivité homophile – pour affirmer que « la ‘sexualité’ n’est pas réductible à la génitalité » et qu’elle structure l’identité de la personne. Cette structuration cependant veut dire qu’elle la fait homme ou femme. Que, en outre, pour une raison ou une autre, cette sexualité porte en elle, chez tel ou telle, une tendance homophile, je ne dirais pas comme vous que cela confère à la personne concernée une « identité » homosexuelle. Il n’existe pas en effet, à proprement parler, d’ « identité » homosexuelle. Il existe des hommes et des femmes dont la sexualité, plus ou moins bien intégrée et mûrie, manifeste, par suite des blessures du péché originel et pour toutes sortes de raisons qui touchent à l’éducation ou à la culture (qu’il n’y a pas lieu d’analyser ici) une certaine « plasticité » qui, de fait, l’oriente en des sens qui ne correspondent pas toujours à ce qu’appelle normalement l’identité masculine ou féminine. En outre, on n’a pas attendu Freud (entre autres) et son pansexualisme pour savoir que la sexualité est présente d’une manière ou d’une autre dans les diverses formes de notre rapport au monde. Les Pères du désert en avait plus que l’intuition.

   Mais vous ne parlez pas de la sexualité comme composante de l’identité masculine et féminine, et comme dimension de l’affectivité sensible, vous en parlez spécialement et isolément sous la forme du désir. Et c’est en cela que nous franchissons un pas important, parce qu’est soulevée la question du rapport de l’amour dit de convoitise (ou de concupiscence), qui est un « amour-besoin », et de l’amour dit d’amitié, qui est un amour oblatif ou un « amour-don de soi ». Je ne vois pas que reprendre ces termes à saint Thomas, soit dire autre chose que ce que recouvrent les mots Eros et Philia (l’Agapê étant l’amour d’amitié surnaturel ou théologal de charité qui ordonne la personne à l’intime de Dieu, aimé pour lui-même par pure grâce, et qui se soumet, sans les éradiquer comme s’ils n’appartenaient pas à notre humanité, Eros et Philia). La convoitise n’est pas en soi suspecte et nécessairement investie par le sexe, nous en usons même chaque fois que nous demandons notre pain quotidien à notre Père céleste. Elle pose en revanche à l’homme le problème moral de la qualité de son amour dès lors qu’elle n’est pas mise librement au service de l’amitié. Celle-ci ne l’exclut pas : si l’on aime quelqu’un de manière désintéressée, on désire pour lui le meilleur sans du reste cesser de s’aimer soi-même. Ce que l’authentique amour d’amitié écarte, c’est la convoitise comme pur amour de soi aux dépens de l’amour d’autrui. La question est donc de parvenir à inscrire le désir sexuel (y compris homo-sexuel), pour autant qu’il est une forme de convoitise, dans une affectivité sensible qui soit elle-même au service d’une affectivité spirituelle comme don de soi. Cela ne va pas sans l’expression d’une tendresse qui, si elle ne l’évacue assurément pas comme quelque chose de diabolique en soi, ne se réduit pas à une « attraction sensuelle et érotique ». La tendresse ainsi comprise peut devenir au contraire peu à peu certes, car les choses ne sont simples pour personne en ce domaine, le lieu d’une paisible victoire du cœur sur le désir charnel.

   Que vous appeliez cela de la « camaraderie » ne me gêne pas, même si je préfère le langage de l’amour d’amitié. N’est-ce pas cet « amour-don de soi » que recouvre la « camaraderie » pour le philosophe catholique Jean Guitton lorsqu’il dit à Joseph Doré (qui n’avait pas encore reçu l’ordination épiscopale) – d’une manière surprenante et que je n’exprimerais pas en ces termes, mais qui, en réalité, peut donner sens à toute forme d’amitié non conjugale qui se refuse à l’homosexualité - qu’ « il y a quelque chose qui est supérieur à l’amour de l’homme pour la femme, c’est la camaraderie » ? Et de citer « l’amour de David pour Jonathan, d’Achille pour Patrocle », en ajoutant avec un brin d’humour : « Un jésuite peut avoir pour un autre jésuite un amour de camarade bien supérieur à l’amour qu’éprouverait cet homme s’il était marié ». Pour Guitton, « ce qu’il y a de certain, c’est que la camaraderie, entendue comme un sentiment qui lie deux hommes, est un sentiment très fort. Par exemple, si un de mes camarades de captivité avait été blessé au Front, je serais facilement sorti de la tranchée pour aller le chercher. Tandis que je me demande si je l’aurais fait pour une femme. […] Il y a dans la camaraderie – c’est souvent pris en mauvaise part, à cause de l’homosexualité – quelque chose de tout à fait unique, d’extraordinaire ». Quant à Jésus, le voilà promu au titre de « camarade, au dernier degré, avec les apôtres. En particulier avec Jean » [1]. J’accorde que Guitton aimait parfois à provoquer. Il exprime là cependant quelque chose de profond et qui rejoint saint Thomas : l’« échange d’amour », qui constitue l’amitié selon l’Aquinate, comporte comme véritable signe la communication mutuelle des secrets du cœur (cf. son magnifique Commentaire de l’Évangile de saint Jean, I, 3, n° 2016). Et cette communication, qui est au fondement du don mutuel de soi jusqu’à l’offrande éventuelle de la vie pour l’aimé, peut avoir lieu dans la conjugalité comme en dehors d’elle, parce que la maxima amicitia qu’est pour lui le mariage, n’est nécessairement liée ni à l’intensité de l’amour partagé ni à sa nature oblative.

Julien Green (1900-1998) et Jacques Maritain (1882-1973) : une grande amitié
Yves Floucat a spécialement étudié 
Julien Green et Jacques Maritain.
   Je ne vois pas en tout cas, malgré toute l’ironie que vous déployez, ce que ce langage de l’amour d’amitié, traditionnel dans l’Église, aurait de « flou artistique ». Je ne parviens pas à discerner ce qu’il recouvrirait de « manichéisme homophobe » apprécié par des individus « pudibonds » et « hypocrites », des « esthètes » ou « nostalgiques de la littérature classique » (j’en suis un et n’en ai point honte !) cherchant à « s’acheter une conscience » et à « désincarner » l’amour pour « diaboliser la génitalité homosexuelle et la pratiquer fiévreusement en coulisses ». Je vous trouve bien injuste de généraliser de la sorte ce que vous avez peut-être parfois expérimenté autour de vous. Loin de désincarner l’amour oblatif d’amitié, il s’agit au contraire de l’accepter en sa pleine humanité qui est d’être, comme aimait à le dire Maritain qui savait distinguer sans séparer, l’amour d’« un esprit en condition charnelle », certes avec tout ce que le charnel draine d’instincts ou de pulsions, mais aussi avec ce qu’il porte en lui de sensibilité et de sentiment. Qu’un semblable amour électif (à bien distinguer de la fraternité religieuse non choisie) soit difficile à mettre en œuvre, qui le nierait ? Mais telle est la loi de tout amour humain. Simplement, dans le cas de l’amour homophile, il s’agit de surmonter l’angélisme qui est, je crois, sa signification métaphysique la plus profonde (par delà des explications psychologiques dont je n’ignore certes pas la pertinence). Et pourquoi vouloir à tout prix conclure de la difficulté à l’impossibilité ? La Croix de Jésus est partout, et il n’est pas de chemin de sainteté qui ne soit semé d’épreuves, d’avancées et de reculs, voire de chutes. Il en est ainsi de la quête de la chasteté toujours à reprendre, parce qu’elle est une « œuvre de longue haleine » avec des « lois de croissance », dit le Catéchisme de l’Église catholique (§ 2342-2343). Pourquoi ce que demande l’Église à des divorcés remariés civilement, c’est-à-dire l’ « engagement à vivre dans une continence complète » (Catéchisme, § 1650) ne pourrait être accessible à des personnes de même sexe liées par un authentique amour humain ? Pourquoi ce qu’un Jacques et Raïssa Maritain ont pu réaliser par leur vœu serait hors de la portée de personnes ayant une constitution affective homophile ? Où est ici la « confusion des sentiments » que vous dénoncez ? Il ne s’agit pas, s’agissant des Maritain ou de ce qu’a vécu Julien Green, de l’expression de « jolies plumes », je peux vous l’assurer pour avoir reçu la grâce de rencontrer personnellement Jacques Maritain ainsi que l’auteur de Moïra. Aussi me permettrez-vous de citer cet extrait de la lettre que Jacques Maritain écrivait à Julien Green en 1927 (et avec une belle plume, je vous l’accorde) : « Saint François pleurait parce que l’Amour n’est pas aimé. Ce qui rend tout si grave, c’est qu’il s’agit là de nos devoirs envers l’Amour incréé. L’Évangile ne nous dit nulle part de mutiler notre cœur, mais il nous conseille de nous faire eunuques pour le royaume de Dieu. C’est ainsi que la question se pose à mes yeux. Je connais des gens mariés qui pour l’amour du Christ ont fait vœu de continence, et dont l’amour en a divinement grandi. Pourquoi, dans d’autres cas, la même séparation ne pourrait-elle se faire ? Ou bien faut-il évacuer la croix du Christ ? et la remplacer par une croix de notre choix ? » [2].

   Vous m’apprenez enfin que « le discours contre-culturel et anti-identitariste », « la non-défense et la non reconnaissance de la culture homosexuelle, et plus fondamentalement du désir homosexuel, c’est la signature atemporelle classique du désir homosexuel pratiqué ». Dieu merci, tout en me refusant à en faire la définition de l’affectivité des personnes attirées par leur propre sexe, je reconnais chez elles l’existence d’un désir sexuel originalement orienté ; dans le cas contraire, si je comprends bien, je serais mais avec beaucoup d’autres… l’objet d’une certaine défiance, et sans autre forme de procès !

Yves Floucat (dans France catholique du samedi 20 octobre 2012)

5 commentaires:

  1. Cher Monsieur. Je viens de parcourir votre article, très intéressant, sur, entre autres choses, Ph. Ariño. Pour avoir eu affaire avec lui, je ne suis pas aussi bienveillant que vous l'êtes. Ce monsieur, ne supporte aucune critique qui n'aille pas dans son sens, puisqu'il s'est institué spécialiste des questions homosexuelles. A l'entendre, il comprend tout, sait tout, analyse justement tout, et son discours devrait s'imposer à tous comme LE discours sur la question. Cependant si en de nombreuses choses, Ariño voit clair - il ne cite jamais aucune de ses sources, puisque tout lui vient par la science infuse qu'il possède - sur d'autres choses, il est excessif, caricatural et, pour le dire comme je le pense, stupide. L'humilité n'étant pas son fort, monsieur Ariño se dispense d'un travail sérieux, son expérience personnelle et son ressenti valant largement toutes les démonstrations qui faudrait apporter à ses thèses. Depuis les échanges stériles que j'ai eu avec lui, je me fais un devoir de mettre les pieds dans le plat et de dénoncer la part d'imposture qu'il y a dans sa démarche. Il serait dommage de laisse l'exclusive à Ariño dans ce domaine, et l'exclusive catholique par dessus le marché. Merci. Manuel Cardoso Canelas

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  2. PS. J'ai fait partie de la Fraternité Aereld. On pourrait en dire certaines choses. Ce que j'en lis de temps à autres est loin de correspondre à la stricte vérité. Là aussi, on s'illusionne beaucoup.

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  3. Je n'ai pas trop le temps de faire de longs développements et suis un peu intimidé d'intervenir dans cet échange de haut niveau.

    J'aimerais simplement préciser qu'il me semble discerner un danger de spiritualisme à trop séparer comme le fait Y. Floucat le charnel du spirituel. Certes, les développements de Jean-Paul II sur l'amour sponsal ont contribué à mieux comprendre la dimension mystique de l'amour humain, retrouvant l'enseignement de St Paul qui compare le mariage à l'amour du Christ et de l'Eglise.

    Cependant, l'Eglise dans sa sagesse prend en compte la dimension sexuelle première de cet amour et de manière très crue. En effet, une des définitions traditionnelles du mariage est "remède contre la concupiscence". Tous les Sacrements ont un fort contenu médicinal. On pourrait peut-être dire que l'Ordre est aussi un remède contre le célibat et d'ailleurs parfois approprié à certaines personnes ayant des tendances homosexuelles.


    Donc, arrêtons de se lancer dans des grands développements gélatino-spiritueux! sur l'amour d'amitié et rappelons ce donné premier : la sexualité - chez les hétéros comme chez les homos- est une force difficile à maîtriser et l'Eglise appelle les uns comme les autres à la chasteté et pour ceux qui le peuvent et à qui Jésus donne sa Grâce, à la continence parfaite.

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  4. Ne comprenant pas l'idéalisation de l'amour d'amitié défendu par Y. Floucat, je ne comprends pas mieux le communautarisme défendu par P. Arino.

    En effet, P. Arino démontre parfaitement la violence contenu dans le désir homosexuel, décrivant de manière très crue que la sodomie à avoir avec le viol et que beaucoup d'homosexuels ont subi des viols dans leur enfance (viols physiques ou psychiques).

    Alors, comment peut-on défendre que la communauté gay est porteuse de valeurs estimables et d'une culture qu'il juge finalement supérieur à celle du commun des mortels... Il y a là une contradiction que je ne m'explique pas.

    Le communautarisme gay est sans doute ce qu'il y a de plus détestable car si on peut pardonner celui qui est emporté par son désir et même par sa violence, je ne vois pas comment défendre ceux qui ont l'illusion de bâtir une culture et une communauté sur ce désir et cette violence.

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  5. Défendre la possibilité de l'amour d'amitié pour une personne homophile, ce n'est aucunement sombrer dans quelque désincarnation spiritualiste. En thomiste convaincu et en libre disciple de Jacques Maritain, je récuse toute tentation dualiste de type platonicien. L'homme, disait Maritain, est un "esprit en condition charnelle", étant bien entendu que cet esprit est la "forme" du corps ("forme" au sens philosophique de principe d'être), c'est-à-dire son âme (tout être vivant, pour saint Thomas, a une âme, mais seul l'être humain est doté d'une âme spirituelle et donc indestructible).

    Aussi bien, lorsque je récuse toute sexualisation dans la définition de l'affectivité humaine, je ne nie aucunement le désir proprement sexuel, encore moins sa puissance (et éventuellement cette violence qui peut s'emparer de lui et que Julien Green décrit si bien dans certains de ses romans). Je dis simplement que le désir sexuel s'enracine dans une affectivité qui, de droit sinon de fait, est régie par une dimension plus haute, une dimension spirituelle. D'où l'ouverture possible vers un amour d'amitié continent.

    Notez bien que je ne parle pas d'un amour "platonique" si l'on entend par là un amour dont la sensibilité serait exclue. L'amour d'amitié continent demeure pleinement humain (il n'est pas l'amour d'amitié qui existe entre deux anges!). Et demeurant pleinement humain, pour s'être orienté vers la continence il n'en continue pas moins de préserver tout ce qui procède de la dimension sensible de notre affectivité et doit normalement se traduire par des gestes de tendresse.

    Il ne faut pas avoir peur de ces gestes. Notre époque, obsédée par le sexe et ramenant toujours d'une manière ou d'une autre la sensibilité à ses manifestations sexuelles, est à la fois matérialiste et puritaine. Elle a peur des gestes de la tendresse mais exalte le sexe. L'amour d'amitié purifie la sensibilité en lui donnant d'acquérir une maîtrise progressive (difficile pour tous à mettre en oeuvre) de la faim sexuelle. En ce sens, il me semble la voie royale pour les personnes homophiles qui ne veulent pas réduire leur attraction pour les personnes du même sexe que le leur à des relations fugitives et purement charnelles.

    S'en prendre à cette notion médiévale d'amour d'amitié en prônant simplement la continence, comme le fait Philippe Ariño, me paraît précisément une attitude angéliste et dangereuse. Inutile de citer Pascal... L'affectivité homophile, en s'ouvrant progressivement à l'amour d'amitié, peut et doit demeurer pleinement humaine. Un ouvrage hélas! devenu aujourd'hui introuvable (sinon sous forme d'occasion) exposait fort bien cette anthropologie thomiste : "Spiritualité de l'amour" du P. Ch.V HÉRIS, o. p., Paris, Éditions Soloë, 1951. Plus récemment j'ai publié dans la collection "Croire et savoir" l'excellente thèse d'un de mes anciens étudiants (aujourd'hui dominicain après avoir été moine de Solesmes), le P. Ollivier GUILLOU, "Les chemins de l'amitié. Désirer et aimer selon saint Thomas d'Aquin", Paris, Téqui, 2009. Je recommande vivement la lecture de ces deux livres, le premier étant plus accessible à qui n'a pas une pratique habtuelle du vocabulaire philosophique ou théologique.

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