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lundi 13 mai 2013

Devenir un homme fort (lieutenant Dupouey)

Marius Pudzianowxki, souvent présenté comme l'homme 
le plus fort du monde (comprenez : le plus musclé…)
   La force est-elle seulement une affaire de muscles ? Évidemment non.

   J'ai déjà raconté comment la force morale du lieutenant de vaisseau Pierre Dupouey (1877-1915), fascina Henri Ghéon au point de réorienter sa vie.

   Malgré sa taille assez petite, ce séduisant lieutenant de marine lui apparut immédiatement comme le modèle de l'homme fort, l'homme libre, pleinement maître de lui-même.

   Ghéon savait que, comme lui, et comme leur ami commun André Gide, Dupouey appréciait beaucoup la beauté masculine. Mais il remarqua avec étonnement que Dupouey avait purifié et "chastifié" cet attrait. Et Dupouey fut l'exemple vivant qui engagea Ghéon à faire de même et à sublimer ses tendances homosexuelles. 

   Quel était donc le secret de Pierre-Dominique Dupouey ? D'où venait son rayonnement

   La réponse figure dans une conférence militaire qu'il donna début 1913 aux compagnies de formation à Lorient.

   Dans une première conférence, Dupouey avait déjà parlé à ses marins de la force corporelle, en leur présentant  la méthode d'éducation physique élaborée par le lieutenant Hébert.

   Dans cette deuxième conférence, il aborde l'autre condition nécessaire à la formation d'un homme fort : l'éducation de la volonté.
Pierre-Dominique Dupouey (1877-1915) : former sa volonté pour devenir un homme fort
Pierre-Dominique Dupouey :
Quel était le secret de son rayonnement ?

   La parole est au lieutenant Dupouey.

   « Je vous ai parlé la dernière fois de la culture physique. Vos instructeurs vous ont fait expérimenter les méthodes d'un système longuement mûri, grâce auquel vous pourrez acquérir et conserver à travers la vie un corps robuste et dispos.
   Quel a été notre but ?
  — Faire de vous des hommes forts.
   — Qu'est-ce qu'un homme fort ?
   […]



    Un sapin, un chêne, un épi de blé donnent au moment fixé leur récolte de grains ou de fruits, leur écorce, leur bois ou leur résine. Sans compromettre par aucun excès leur mission de vie, et sans se tromper une seule fois, ils reproduisent fidèlement jusque dans ses détails les plus invisibles, ils tirent de leur propre substance, ils créent de nouveau un chêne, un sapin, un épi de blé, en tout semblables à leurs ancêtres les plus lointains.

camarade et inspirateur de Dupouey
   Si aucune de ces actions, de ces créations d'un arbre ne manque son but, n'est déviée par la paresse ou la vanité, il n'en est pas de même des actions humaines. Les unes nous grandissent et nous confirment, les autres nous affaiblissent et nous retardent, comme si elles allaient à l'encontre d'un mystérieux principe de croissance. Au lieu de cette infaillible volonté de vie qui fait jaillir le végétal hors de la semence, l'homme pour s'élever a reçu un instrument à la fois plus subtil, plus puissant et moins sûr : sa raison. Les uns savent s'en servir, on dit qu'ils raisonnent juste ; les autres ne savent pas, on dit qu'ils raisonnent faux. Celui-ci par sa raison se tire d'un mauvais pas, cet autre va s'y jeter;  ceux-ci grâce à elle croissent et prospèrent, tandis que ceux-là échouent et dépérissent. A la différence de la plante et de l'arbre qui, de l'air, de l'eau et de la terre mis à leur disposition, ne prennent qu'à la mesure de leurs besoins, et ne reçoivent d'entraves que du dehors, c'est en nous-mêmes que nous rencontrons nos plus grands obstacles et nos plus dangereux ennemis. Parce que nous avons été créés libres, parce que nous demeurons les ouvriers responsables de toutes nos actions et construisons nous-mêmes notre vie, pierre à pierre, cet instinct, cet appel de la vie ne se fait pas entendre avec la voix impérieuse qu'il a dans le monde végétal. Il n'est plus un ordre, il est un conseil; il ne contraint plus, il engage seulement. Notre volonté de vie doit être une incessante collaboration où le corps sans marchander sa peine exécute les travaux dont l'esprit lui fournit l'idée et la mesure.
Georges Hébert (1875-1957) : né seulement deux ans avant Pierre Dupouey (1877-1915)
Le lieutenant Georges Hébert

   Bien que l'intelligence soit une chose invisible, il ne vient à l'esprit d'aucun de vous de nier qu'elle soit une chose réelle. C'est par elle à tout instant que vous comparez et choisissez ce qui vous convient. Sa perte est manifestée sur le visage, comme dans la contenance, par des signes sensibles, comme ses fautes le sont dans la vie par un dommage matériel qui empêche de mettre en doute sa réalité.

   Il existe une autre faculté non moins noble que l'intelligence, bien qu'elle en procède, c'est celle qui conclut au choix de l'intelligence en disant : « Oui, je veux », ou « Non, je ne veux pas » et qui décide le corps à agir. Vous la connaissez tous : c'est la volonté. Distincte de l'intelligence, elle porte sur elle le signe de la liberté, comme 1'intelligence celui de la vérité. Elle se fortifie comme elle par l'exercice et s'affaiblit par l'inaction. C'est elle qui, guidée par l'intelligence, donne des ordres à notre corps, en surveille l'exécution, et dispute notre vie tout entière, pas à pas et geste par geste, à ces instincts inférieurs, qui détruisent l'homme en le flattant.

La méthode Hubert influença beaucoup l'armée française, notamment la marine
La méthode Hébert appliquée dans la marine
   Ah ! sa tâche n'est pas facile […]. Si l'intelligence nous fait voir les ruines dont est menacée une vie qui ne se tient pas en garde contre le plaisir et le vice, elle ne peut malheureusement supprimer l'attrait de ces vices ou notre penchant au plaisir; lorsque, docile à l'inspiration de l'esprit, la volonté a choisi la voie de l'ordre et de la contrainte, le corps alors se regimbe, pousse les hauts cris, entasse les mauvaises raisons, se démène comme un cheval rétif pour essayer de désarçonner le cavalier mal commode qui lui tient les rênes serrées et l'empêche de dérober l'obstacle. Les membres fatigués demandent le repos ; la paresse, la débauche, l'ivrognerie demandent des délais, cherchent à se satisfaire encore une fois, rien qu'une fois. Nous connaissons tous ces tenaces sollicitations de nos mauvaises habitudes qui se bouchent les oreilles aux menaces de l'avenir, qui en accepteraient même les catastrophes pour éviter la gêne, la mortification d'une privation immédiate. Nous connaissons tous ces insidieux et perfides arguments par lesquels la chair apaise les scrupules de l'esprit pour arriver à son plaisir; l'hypocrisie avec laquelle elle diminue l'importance de ce qu'elle veut obtenir et, se faisant petite pour nous rassurer, triomphe ainsi sept fois par jour, dit le proverbe, de l'intelligence la plus éclairée et du cœur même le plus droit. « Que signifie un verre de plus, insinue notre lâcheté, quel danger y a-t-il à passer une soirée de plus en mauvaise compagnie, une soirée sur toute la vie ? On n'est pas ivrogne pour un verre, ni débauché pour deux heures passées en douteuse compagnie. Demain, dans huit jours, à mon prochain embarquement, je changerai de conduite, etc. ». Je ne vous en dis pas davantage, chacun de nous n'a pas besoin de grands efforts de mémoire pour retrouver dans son oreille cette funeste éloquence qui doit durer aussi longtemps que nous.

   Ah ! faites-y bien attention, c'est à ce moment, c'est pendant ces luttes intérieures que se décident votre caractère et votre valeur devant la vie. C'est en triomphant dans ces escarmouches, en faisant de chaque jour une victoire permanente, sur les petites tentations, que vous organisez vos succès pour les épreuves décisives de la vie.

   Quand vous résistez à l'intempérance ou à la débauche, et parce que vous n'employez à rien de meilleur le temps que vous dérobez à ces vices, il vous semble que votre activité soit négative, il vous reste comme un mécontentement de vous-mêmes. Votre faiblesse, exploitant habilement cette impression de temps perdu, vous murmurera à l'oreille aussi longtemps que durera l'occasion de succomber : « Quitte à t'ennuyer, à traîner dans la rue, tu aurais aussi bien fait d'entrer au débit ou au lupanar. » C'est ici qu'il faut la démasquer et lui répondre :
« Non, un verre de moins n'est un verre de moins que pour le marchand de vin, pour moi il signifie une pierre de plus à cette forteresse de ma volonté, où siègent la direction et l'utilité de ma vie. » — Une vie sans volonté, une vie qui s'abandonne aux plaisirs, n'est qu'une destruction quotidienne, un émiettement de nous-mêmes. Ce sont des rires, des loisirs, des plaisanteries sans portée, des paroles inutiles pour celui qui les prononce et dangereuses pour ceux qui les écoutent, ce sont des opinions et des actions sans courage qui cherchent par-dessus tout à éviter les contradicteurs et se rangent toujours du côté du plus fort, Une vie, au contraire, que conduit une volonté utile, c"est une pensée calme et judicieuse, ce sont des œuvres, des bienfaits, de sages conseils. C'est l'ordre en face du hasard et du néant.

Lancer à deux mains par "balancé" d'un objet lourd et volumineux (une pierre)   Pour mieux vous expliquer cet usage de la volonté, et son résultat dans la vie, je vais employer ici un mot que vous avez tous entendu bien souvent : le Devoir. C'est un mot avec lequel on ennuie généralement plus qu'on n'intéresse, mais avec lequel je veux essayer de vous réconcilier.

   Quand vous allez au réfectoire, quand vous crochez votre hamac pour dormir, quand vous vous lavez, vous faites ce que vous devez. Vous n'y avez nul mérite, car, si le tableau de service vous oblige à le faire, le plaisir et l'habitude vous y engagent.

Méthode Hébert, dite aussi méthode naturelle d'éducation physique.
   Notre destin exige parfois de nous d'autres actions, plus difficiles que de se laver et de manger, plus difficiles, mais non moins nécessaires. Ces actions difficiles s'appellent alors le devoir. En vous parlant de la volonté et de son usage, je ne vous ai pas dit comment acquérir cette précieuse faculté qui donne sa valeur au caractère et sa hauteur à la vie ; eh ! bien, comme la nourriture forme le corps, c'est le devoir qui forme la volonté. En accomplissant ces actions difficiles dont je viens de vous parler, nous bénéficions d'un certain progrès de l'esprit et du corps, nous devenons un peu plus hommes, nous avançons un peu plus dans la voie qui nous fera devenir maîtres de nous-mêmes et de notre destinée.


   Pour soustraire notre vie au désordre, à cette inutilité méprisable qui sont la punition d'une vie sans direction et sans volonté, pour atteindre à cet ordre, à cette bienfaisance, à cette utilité qui marquent la vie de ceux que nous admirons, comment faudra-t-il vouloir ? Sur quoi exercerons-nous notre volonté ?

La méthode du lieutenant de vaisseau Hébert fut srupuleusement suivie et enseignée par le lieutenant de vaisseau Dupouey, son cadet de deux ans.   Chercherons-nous à accomplir des découvertes, des hauts faits, à parfaire des chefs-d'œuvre ? Hélas! nous ne le pourrions sans doute pas, même si nous le voulions, et puis la vie des grands inventeurs, des artistes n'est si souvent qu'une lamentable capitulation devant les exigences quotidiennes de l'ordre social, devant la régularité des modestes devoirs de la famille et de la cité, qu'il faut nous en consoler. Ce qui nous est demandé est à la fois moins et plus ; ce n'est pas de vaincre, mais de n'être pas vaincus ; ce n'est pas d'être des hommes supérieurs, mais des hommes justes, et justes précisément à la mesure de nos devoirs.

   En face du hasard, du désordre, des cahots, des ruines inévitables et du dégoût qui attendent l'homme de plaisir, il y a donc, différent pour chacun de nous, un ordre de vie qui se constitue de nos devoirs. Remarquez combien tous ces mots sont pressants et portent le caractère de la nécessité. Comme le devoir est dû, l'ordre est ordonné. Connu ou méconnu, vénéré ou méprisé, cet ordre est la forme et la condition de nos progrès, de notre prospérité. Il nous attendait avant que nous soyons ; nous passerons, mais lui restera, car nous sommes faits pour le servir.
Le lieutenant Georges Hébart, officier de marine (1875-1975), se méfiait du simple "sport" : il prône une éducation physique naturelle.

   Qu'est-ce donc que cette qualité d'ordre par laquelle se légitiment nos devoirs, et tout ce qui constitue l'ossature de notre être moral ? Vous avez tous pu faire la différence entre une maison en ordre et une maison en désordre. Dans la première, même quand vous y pénétrez pour la première fois, vous pouvez affirmer la présence d'une femme active, amie du travail et de la propreté, par qui la maison est, selon l'expression, bien tenue. Dans la seconde, au contraire, la confusion qui règne dans les choses sera le signe de celle qui règne dans les volontés, elle révèle une activité imparfaite, que le temps surprend ou que le travail effraie. Du petit au grand, dans une chambre comme dans une maison, dans une plante comme dans le système solaire, l'ordre est la qualité qui décèle la direction par l'intelligence, c'est-à-dire une activité dirigée vers un but et par laquelle la matière est maintenue dans l'ordre et soustraite au chaos sans cesse renaissant.

   Il y a de même un ordre dans le temps : on dira de votre journée qu'elle est en ordre, quand, au lieu d'abandonner vos occupations au hasard de votre fantaisie, vous les aurez réglées dès le matin par un emploi judicieux du temps ; et on dira de la vie d'un homme qu'elle est en ordre, quand dès sa jeunesse il aura fixé un but à ses efforts, quand il aura reconnu et accepté des devoirs, une direction au dessus de lui-même ; quand il se sera interdit ce qui le retarde ou ce qui l'écarte de son but, en un mot, quand sa raison décidera de toutes ses actions.

La méthode naturelle d'éducation physique du lieutenant Hubert fut suivie et enseignée dans la marine, notamment par le lieutenant Dupouey.   Vous entendrez dire que la patrie, la famille, la bienfaisance, la religion, l'amitié ne sont que des mots dans le dictionnaire et que ceux qui règlent leur vie sur ces mots sont des naïfs. N'en croyez rien. Les naïfs, en fin de compte, ce sont les égoïstes et les jouisseurs, pour qui ces mots sont vides de sens. Chacun de ces mots exprime une idée éternelle ou si vous voulez un idéal. La vie d'un homme demeure moins que rien, reste une suite d'événements livres au hasard, si elle n'emprunte force à ces idées. Un homme qui ne sert aucun idéal, et cela également est vrai des nations, tombe au service de lui-même, de ses plaisirs les plus ténébreux, et des êtres qui lui dispensent ces plaisirs. Il est mûr pour tous les esclavages parce qu'il a cru que sa liberté consistait à s'affranchir de ses devoirs, quand au contraire, elle se conquiert sur tout ce qui nous détourne de nos devoirs.

   Il n'y a de liberté que par la sagesse et l'ordre, et il n'y a pas de pire tyrannie que d'être abandonné à sa fantaisie.

   Dire d'une chose qu'elle n'a point d'usage, c'est non seulement la priver d'utilité, mais aussi de beauté ; combien plus grave est ce reproche, quand il s'adresse à un homme, quand on dit de lui : « Il ne sert à rien ». Servir, voilà la grande explication et le grand mystère de la vie.

Repousser l'adversaire en plaçant l'avant-bras sur sa gorge et en saisissant soi-même le poignet avec la main restée libre.   Il y a un certain ordre sacré au monde, plus parfait que toutes les horlogeries, qui a lui aussi ses pivots de rubis et de diamant et auquel nous devons collaborer avec respect et obéissance. Si nous nous conformons à cet ordre éternel, si nous communiquons avec le monde par l'obéissance, alors il nous prête de sa force et nous trouvons en lui un appui proportionné à notre dépendance. Alors, Dieu, la patrie, la famille, la justice, la bienfaisance, l'amitié, sont de splendides luminaires qui nous montrent la route ou nous avancerons d'un pas assuré. Si, au contraire, nous vivons en égoïstes, si nous cherchons à asservir ce qui nous entoure en refusant d'obéir à ce qui est au-dessus de nous, alors c'est nous qui prêtons au monde notre faiblesse ; cherchant partout notre mesure, nous trouverons tout aussi chancelant que nous-mêmes. Tout ce que nous entreprendrons, tout ce à quoi nous travaillerons nous trahira. Là où le cœur serviable rencontre secours et bénédiction, l'égoïste ne trouve qu'amertume et déception. Créé pour servir l'ordre, il voudrait devenir lui-même le centre de cet ordre éternel ; aussi voit-il le monde entier, sa famille, ses amis, sa patrie, déjouer inlassablement tout ce qu'entreprend son orgueil impie, et se dérober avec une fidélité mystérieuse à ses projets les mieux concertés.
"Lettres et essais" du lieutenant de vaisseau Pierre Dupouey, Cerf, 1935 (préface d'André Gide et introduction d'Henri Ghéon)
Un recueil publié en 1935

   Sans chercher ailleurs le secret de tous les mécontentements, de toute les tristesses dont notre époque se leurre, entrez courageusement dans la vie avec le sentiment de votre ignorance et de votre dépendance et soyez des hommes de bonne volonté; c'est-à-dire, entrez-y avec la volonté de servir de votre mieux ce qui vous semblera le plus digne d'être servi, le plus sacré. Acceptez votre devoir tout entier et dès aujourd'hui ; vos devoirs d'occasion comme vos devoirs habituels. Sachez reconnaître et rechercher cette gêne utile, ces contraintes fécondes, ces privations bienfaisantes, qui feront de vous des hommes. Aucun de ces sacrifices ne sera perdu, mais au contraire, faisant vivre en vous les hautes idées que vous servez, ils vous feront participer à leur force.

   Faites votre faction sans vous laisser aller,  et bien que la nuit soit brumeuse et glacée, bien que vous n'aperceviez aucune apparence de danger pour ce qui vous est confié.

   Si vous avez un camarade dont les fréquentations ne vous plaisent pas, qui boit plus que vous, qui plaisante les personnes et les choses que vous savez être respectables, rompez avec lui, fuyez-le, même si vous n'avez pas d'autre ami pour le remplacer, même s'il doit vous blaguer. Tant pis si vous n'avez pas assez d'esprit pour lui répondre, mieux vaut être blagué pendant une semaine que de s'encanailler pendant des mois.

   Ne négligez rien de votre formation physique ni intellectuelle ; si au cours d'un exercice votre attention s'assoupit, réveillez-la, secouez-vous, ces devoirs envers vous dont vous êtes les seuls juges ne sont pas les moindres. Rappelez-vous le proverbe chinois : « Le sage, quand il est seul, se conduit comme s'il était en compagnie d'un hôte de marque ».

La méthode naturelle d'éducation physique du lieutenant de navire Hébert (reprise et enseignée par son disciple Dupouey).   Je pourrais naturellement multiplier à l'infini les exemples de devoirs, d'actions plus ou moins difficiles et désagréables que nous propose notre destinée et dont dépend notre formation physique et morale ; mais chacun de nous porte en lui-même une voix secrète qui l'avertit du caractère plus ou moins nécessaire, du plus ou moins d'importance des actions qui nous attendent. Cette voix, qui à votre âge parle encore haut, s'appelle la conscience. Elle me dispense d'entrer plus en détail sur la multitude de devoirs dévolus à chacun. Gardez l'habitude de la consulter, et prenez soin qu'aucune voix passionnée ne s'élève en vous, assez haut pour étouffer celle-là et vous empêcher de l'entendre.

   En résumé, il est évident pour vous comme pour moi que ce n'est pas en mangeant, en digérant, en se reposant, en travaillant juste assez pour reprendre faim, qu'on devient un homme fort. Ce qui distingue l'homme accompli, le bon sujet, du raté, c'est la capacité d'accomplir des choses difficiles. Le bon sujet se forme en faisant violence à lui-même, le raté en se ménageant, en ne forçant pas, comme on dit. Ce qui distingue deux existences, celle qui- réussit de celle qui échoue, c'est que la première est basée sur l'effort, sur des actions difficiles ; tandis que la seconde se laisse aller où l'entraîne le hasard du plaisir. Il y a à côté du monde matériel que vous voyez et que vous touchez un monde moral invisible auquel vous devez penser et dans lequel vous devez faire des progrès. La véritable force ou si vous voulez la véritable sagesse, car l'une et l'autre sont synonymes et expriment une certaine perfection d'activité humaine, n'existent que chez les hommes qui ont avancé dans l'ordre moral et dans l'ordre physique.

   Efforcez-vous donc de connaître et d'accomplir tous vos devoirs. Si l'on peut se passer d'un repas, d'une nuit de sommeil, se priver de boire, de s'amuser, de fumer, et en général de toute chose agréable, il n'en va pas ainsi du devoir. Tous nos devoirs sont les conditions nécessaires de nos progrès; celui qui manque à son devoir se diminue d'autant. Le devoir trahi laisse en nous des racines qui pourrissent et empoisonnent une partie de l'âme et de la vie. Il n'y a qu'une façon de s'en débarrasser, c'est de l'accomplir ; car, et c'est là que je veux en venir, il n'y a pareillement qu'une définition de 1'homme fort : c'est celui qui connaît, accepte et remplit la totalité de ses devoirs, ceux envers lui-même, envers sa patrie, sa famille, ses amis et le monde entier.

   Beaucoup d'hommes ne sortent jamais de l'enfance parce qu'ils se sont débarrassés de leurs devoirs en les abandonnant. Nous en connaissons tous de semblables, autoritaires, racontant à qui veut les entendre leurs actions étonnantes, vantant leurs relations et leurs richesses, se mettant en avant à tout propos, richement doués par ailleurs de finesse et de sensibilité, et qui cependant n'en imposent à personne. Ceux-là sont des hommes qui n'ont pas obéi à leurs devoirs, qui ne s'estiment pas eux-mêmes, qui recherchent votre approbation parce qu'ils n'ont pas celle de leur conscience. Nous en connaissons d'autres, au contraire, qui n'ont pas besoin de parler d'eux, ni de ce qu'ils ont fait, qui restent à leur place, ne cherchent pas à briller, mais qui ont cependant une gravité simple, une autorité dans la voix et le regard, qui n'échappent à personne et forcent l'estime. Ces hommes-là, croyez-le, ont accepté tout leur devoir ; ils sont en paix avec leur conscience et avec le monde ; vous ne vous tromperez pas en les estimant, en recherchant leurs conseils et en les suivant.

   Un des plus grands philosophes allemands, considérant combien chaque homme est toujours mécontent de son sort, s'efforce de l'améliorer, se déclare prêt à tout essayer pour y arriver, s'étonnait de voir si peu d'entre nous y réussir. « Comment peut-il se faire, s'écriait-il, que, malgré tous ces désirs, ces projets, ces aspirations, ces résolutions, si peu d'existences puissent s'affranchir de la souffrance et de la misère, et que les plus heureuses ne s'élèvent qu'à peine au-dessus de la  médiocrité ? »

   Gravez dans votre esprit, mes amis, cette profonde et triste constatation du penseur allemand. Elle n'est que trop vraie ; presque toutes les existences ne s'élèvent pas au-dessus de la médiocrité, parce que nous n'osons pas lutter contre ce qui les abaisse d'une main assez audacieuse ; parce que nous pactisons indignement avec les ennemis qui sont en nous, en un mot, parce que nous manquons de volonté et de courage. Le grand moraliste américain Emerson, que frappaient également la lâcheté et l'inconsistance des desseins humains, donnait en exemple à ses auditeurs une humble bête de son pays, la grande tortue de mer ou snapping turtle. Si elle peut saisir le bâton dont vous la menacez, vous lui couperez la tête, mais ses dents ne lâcheront pas prise ; si vous brisez un de ses œufs, le premier mouvement de l'embryon sera de se jeter sur votre main pour la mordre.

Méthode naturelle d'éducation physique du lieutenant de vaisseau Georges Hébert.   Ah ! si vous voyiez les dangers dont vous menacent ces mauvaises habitudes d'apparence inoffensive, et les dommages qu'elles vous causent ! Si une  âme juvénile, acceptant le combat avec tout ce qui cherche à la diminuer, se jetait comme la tortue d'Emerson sur ces ennemis invisibles qui veulent la domestiquer! Si une volonté de jeune homme, préférant mourir plutôt que de grandir dans le servage de ses vices, se rendait maîtresse de tout ce qui l'arrête, réduisant victorieusement la paresse, la débauche, l'intempérance, la vanité, pour se donner à son devoir, dans ce qu'il a de plus élevé comme dans ce qu'il a de plus humble, quelle lumineuse existence s'élancerait de cette volonté et comme elle serait au-dessus de la médiocrité ! Au lieu d'être un sentiment mou et résigné (quand il n'est pas de l'ennui !) que la vertu, l'amour du devoir soient donc en nous des passions tyranniques comme la faim et la soif. Vous comprenez maintenant qu'une règle d'hygiène ne résout qu'une bien petite partie de la question. Efforçons-nous de comprendre la haute dignité de la volonté humaine, les forces qu'elle trouve à l'accomplissement de son devoir, et les miracles qui sommeillent en elle. »

(Extrait des Lettres et Essais du lieutenant Dupouey, Paris, Cerf, 1935 
avec une préface d'André Gide et une introduction d'Henri Ghéon.)

Voir aussi : 
                   
                  Ghéon le gai face à Gide le gay : la cruciale année 1917. 
                     
                  Sur Gide, Ghéon et Dupouey, encore. 
                    
                  — Sur la méthode Hébert.
                   
                  — Sur la méthode Hébert, encore.

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