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mercredi 17 avril 2013

Un homo pas gay : Henri Ghéon (1875-1944)

Henri Ghéon, camarade de débauche d'André Gide, puis converti au catholicisme (influence du lieutenant Dupouey)
Henri Ghéon (1875-1944)
   Il a 22 ans lorsqu'il rencontre André Gide (qui en a 28). Ils partagent une passion dévorante : l'amour des jeunes hommes.  Pendant plus de 10 ans, les deux complices parcourent ensemble les boulevards et les ports, échangeant complaisamment leurs conquêtes comme leurs impressions. Henri est plus sensuel, plus entreprenant, André, plus raffiné. Il se complètent.



Henri Ghéon      
vu par Jean Veber       
   Henri Vangeon (qui a pris comme nom de plume : Henri Ghéon) emploie son talent littéraire à militer pour l'homosexualité, écrivant notamment La Vie secrète de Guillaume Arnoult (qui inspirera le Corydon de Gide). Passionné de théâtre, il participe en 1913 à la création du Vieux Colombier. Il est également des fondateurs de la prestigieuse Nouvelle Revue Française (NRF), où il publie poésies,  drames et essais.

   Tout bascule pendant la guerre de 1914-1918

   Réformé, Ghéon s'engage comme volontaire en tant que médecin. Gide l'encourage à rencontrer un de ses amis, qui a aussi goûté aux
amours masculines, le lieutenant de vaisseau Pierre-Dominique Dupouey (1877-1915)  : « Puisque tu vas sur le front de Belgique, tâche donc de trouver Dupouey. Il a quitté Cattaro pour Dixmude. » 

    Ghéon rencontre donc Dupouey en 1915.
Pierre-Dominique Dupouey (1877-1915)



   Ce lieutenant de vaisseau énergique, intelligent, séduisant, exerce sur lui une très forte impression, mais pas précisément celle qu'attendait Gide. Converti au catholicisme, Dupouey a en effet renoncé à toute pratique homosexuelle et il oriente Ghéon vers la religion. Ghéon écrira plus tard : 

   « Si je n’ai vu que trois fois dans ma vie, et bien peu de temps chaque fois, le lieutenant de vaisseau Dupouey, capitaine de fusiliers marins sur l’Yser, il a plus fait pour moi en ces quelques heures, sans s’en douter, je pense, – puis dans la mort, consciemment – qu’aucun de mes amis les plus chers et les plus intimes. […] Son attrait, son bienfait […] son beau visage si mâle et si tendre à la fois […] il m’avait déjà converti que j’ignorais encore à peu près tout de son histoire. » (1)

   Dupouey meurt le 3 avril 1915 (Samedi saint), offrant sa mort pour la conversion de Ghéon. Celui-ci hésite pendant quelques mois, puis finit par se confesser et communier la veille de Noël. Il éprouve une joie immense, un sentiment de libération, et décide de mener une vie de chasteté absolue. Il note dans ses carnets intimes, ce 24 décembre 1915 :

   « Mon Dieu, j'ai été luxurieux au-delà de toute limite ; je n'ai pas fondé un foyer et n'ai pas su diriger mes désirs dans la voie permise du mariage ; une fatalité de nature derrière laquelle pourtant je ne prétends pas effacer ma responsabilité personnelle m'a toujours éloigné des femmes et m'a porté, me porte encore, irrévocablement, vers les jeunes gens. Ô mon Dieu, de tous mes péchés, c'est celui-là le pire, le plus fréquent et le plus spontané. Non que toujours l'acte impur suive la pensée, mais la pensée en est constante et j'ai vécu dans un quotidien désir. »

    Cette même veille de Noël, il prend la résolution de changer de vie :

   « Je mènerai désormais [la vie] d'un frère laïc, qui sourit au monde sans s'y souiller. »

   C'est une véritable lutte, dont les carnets intimes permettent de suivre la progression. Deux jours après (26 décembre), Ghéon inscrit :

   « Je commence à savoir détourner mes regards. […] A peine un regard par trop appuyé sur quelqu'un dont un instant l'image me bouleverse, puis je le chasse […]. Quand aurai-je les yeux purifiés et séparés de ma chair sensuelle ? »

   Les notations se succèdent au fil des jours : tantôt victorieuses lorsque Ghéon a su vaincre ses regards, presque désespérées quand ses yeux ont failli. Apparemment, Ghéon sort vainqueur du combat, et profondément pacifié. Mais il supprimera tous les passages qui font mention de cette lutte lorsqu'il publiera le récit de sa conversion. Crainte, sans doute, de scandaliser ses pieux lecteurs.

  Gide, qui a quelque temps envisagé une conversion au catholicisme, évolue de son côté dans une direction diamétralement opposée. Il prend assez mal la « trahison » de son ami, et rompt assez vite toute relation. Il ne pardonnera jamais aux « cathos » de lui avoir ainsi volé son camarade de plaisirs.

Henri Ghéon sur scène 
(1939)
  Après la Guerre, décoré de la croix d'honneur et de la Légion d'honneur, Ghéon se consacre au théâtre et compose une centaine de pièces. Son théâtre est très explicitement catholique, et snobé par les milieux "culturels" de la Capitale (à quelques exceptions près, tels Jacques Copeau et Louis Jouvet). Mais il connaît un réel succès populaire : en 1931, le président de la République vient assister à une de ses pièces ; en 1938, au Québec, son Jeu de Saint-Laurent des fleuves attire quelque 200 000 spectateurs, tandis que son Noël sur la place devient un classique des pièces de patronage.


  Apprécié pour sa rondeur, sa jovialité, Ghéon sait refléter cette joie de vivre dans ses pièces, qui mêlent souvent le burlesque au mystique. Au milieu des péripéties de la Libération, sa mort (13 juin 1944) passe un peu inaperçue. Il est enterré au cimetière Montparnasse, dans le caveau des dominicains, car il était devenu « tertiaire dominicain » (= rattaché à l'Ordre dominicain tout en restant dans le monde) en 1920.

   Dans sa lettre testamentaire, il écrit, à propos des homosexuels :

Converti par le lieutenant Dupouey - tertiaire dominicain
Henri Ghéon meurt le 13 juin 1944
   « Je songe à mes malheureux frères, que réprouve la société et que la réprobation hypocrite des hommes replonge davantage dans leur péché. Il faut qu'ils sachent qu'il y a un recours, qu'il existe une société de laquelle aucun pécheur, aucun paria de la chair n'est exclu : la société de l'Église. »


Lire aussi : 
                       Ghéon le gai contre Gide le gay.

2 commentaires:

  1. Article intéressant, mais qui manque de références bibliographiques.

    Ghéon a lui-même raconté sa conversion dans "L'Homme né de la guerre" (1919).

    Une biographie est parue en 2008 : "Henri Ghéon, camarade de Gide", par Catherine Boschian-Campaner, aux Presses de la Renaissance.

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    1. Fabrice Hadjadj avait publié une bonne critique de l'ouvrage de Catherine Boschian-Campaner ("Henri Ghéon, camarade de Gide") dans "Le Figaro" (18 juin 2008).
      La voici :
      ——
      "Camarade de Gide" : le sous-titre de cette biographie fait accroche d'éditeur. On rattache un écrivain mineur à quelque haute figure littéraire afin de le rendre plus vendable. Avouons-le : cet expédient n'eût pas été nécessaire si nous avions conservé plus de goût et de mémoire. Henri Ghéon n'est pas un écrivain mineur, et son œuvre se recommande d'elle-même. Si ses romans rappellent Dickens, son théâtre n'a rien à envier à Anouilh et Giraudoux. Il est même, de la première moitié du XXe siècle, le seul à avoir renoué avec le burlesque et la verticalité populaire des Mystères du Moyen Âge, anticipant par là sur Dario Fo.

      Henri Ghéon se revendique écrivain catholique, voulant écrire avant tout pour le « peuple fidèle » sans craindre d'investir parvis d'églises et salles paroissiales. Les catholiques prisèrent ses pièces pour leur prétendu « message », les non-catholiques les méprisèrent pour la même raison, tous ont fini par ignorer et la finesse de son style et la profondeur de ses drames.

      Mais il est vrai que Ghéon fut le « camarade » de Gide. Premier confident de sa pédérastie parce qu'il en partageait l'ardeur, il fut le compagnon de ses virées nocturnes sur les trottoirs parisiens, près du casino de Trouville, dans les bouis-bouis d'Alger ou sous les porches de Florence, échangeant avec lui un adolescent après avoir échangé une citation de Nietzsche.
      Ils ne furent pas amants, semble-t-il, mais émules, aussi bien dans le sentiment que dans l'art. Sensuel et entier, c'est Ghéon qui débride Gide. Metteur en scène et mentor, c'est Gide qui raffine Ghéon. Ils engagent des relations triangulaires avec un garçon de ferme, un jeune marin... Quand ils ne sont pas ensemble, ils se narrent l'un à l'autre leurs ébats et trouvent dans cette confidence autant de plaisir que dans l'acte.

      Arrive la guerre de 14. Un tournant décisif dans la vie de Ghéon qui retrouve la foi de son enfance. Ghéon s'engage comme médecin : pour son zèle parmi les blessés, trois citations à la croix de guerre et Légion d'honneur. Gide, lui, achève d'écrire "Corydon" en s'inspirant d'un texte militant de Ghéon, "La Vie secrète de Guillaume Arnoult". Mais Ghéon réprouve ses débauches passées. Gide dira que son ami est désormais pour lui « plus perdu que s'il était mort ». Ghéon écrira dans une lettre testamentaire : « Je songe à mes malheureux frères que réprouve la société et que la réprobation hypocrite des hommes replonge davantage dans leur péché. Il faut qu'ils sachent qu'il y a un recours, qu'il existe une société de laquelle aucun pécheur, aucun paria de la chair n'est exclu, la société de l'Église. »

      Cette biographie, passionnante pour les faits qu'elle relate, l'est moins pour les analyses qu'elle fournit. Pour mieux suivre les écrits d'après la conversion, il aurait fallu une connaissance plus précise de ce Thomas d'Aquin dont Ghéon va se pétrir à l'instar d'un Claudel ou d'un Messiaen. Mais c'est déjà un énorme mérite de nous rappeler un grand auteur méconnu, en attendant qu'un éditeur ait le courage de rééditer son œuvre.

      ————————————————————Fabrice HADJADJ

      "Henri Ghéon" de Catherine Boschian-Campaner, Presses de la Renaissance, 380 p., 22 €.

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