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samedi 27 avril 2013

Sir Craven : l'homosexualité sublimée

Tempo di Roma, constamment réédité depuis 1957
   D'abord, je demande pardon à tous ceux qui n'ont pas encore lu le magnifique roman d'Alexis Curvers, Tempo di Roma (1957) : je viens, par mon titre, de trahir une partie de l'intrigue. Si vous en commencez la lecture en sachant d'avance que Sir Craven, l'aimable dandy anglais qu'on y rencontre presque à chaque coin de Rome, est homo, vous serez privé de l'effet de surprise qui doit normalement naître au chapitre VII. Mais tant pis ! Ce roman mérite d'être lu pour bien d'autres raisons que pour son intrigue, aussi, je n'ai pas de remords.

    Oui, Sir Craven est homo. Et il aime le héros principal du roman, Jimmy, qui est à peu près le seul (avec le lecteur, du moins jusqu'au chapitre VII) à ne pas s'en apercevoir. C'est seulement après la mort de Sir Craven et à la lecture de son journal intime, que Jimmy comprend la vérité.

   Plutôt que de se présenter comme amant, plutôt que de réclamer l'amour charnel de la part de ce Jimmy qu'il aimait si passionnément, Sir Craven a préféré se présenter en bienfaiteur. Il n'a songé qu'à donner, au lieu de chercher à recevoir. Jimmy est arrivé à Rome comme un barbare et, sans même s'en rendre compte, il a été instruit, éduqué, affiné, civilisé au fur et à mesure de ses rencontres avec Sir Craven. Après la mort de ce dernier, il réalise :


  « Où, sinon dans un cœur éperdument épris, aurait-il puisé les trésors de générosité, de patience, et d'abnégation qu'il employait à me former ? On me voyait progresser sous sa direction. Je lui dois tout. Je lui dois Rome. Il m'a ouvert les portes de la ville et celles de la vie. Il m'a appris à manger, à me vêtir, à me tenir, à négocier, à juger, à discerner l'exquis, à me préserver du vulgaire. Il rêvait de sculpter dans mon argile une statue de prix, et il m'a communiqué ce rêve. Et en même temps il a renoncé à moi […]. »
   Finalement, réfléchissant sur ce que son ami lui a donné, Jimmy fait cette profonde réflexion (au chapitre VIII) : 
    Comme les religieux, et pour les mêmes raisons, ceux que hante une passion  sans issue font d'inégalables professeurs, parce que, réduits au renoncement, ils transmuent en rayonnement spirituel leur bonheur immolé.
   Très belle phrase. Une véritable perle – au milieu d'un roman qui en contient bien d'autres. Une phrase belle, parce qu'elle est vraie. Elle peut, je crois, encourager beaucoup de ces homos qui, par une fatalité de nature, ne peuvent fonder un foyer fertile, et qui se voient obligés à un énorme sacrifice humain. Sacrifice ? Oui. Mais ce sacrifice a un sens. Et il a une récompense. Et il peut porter du fruit.

     Je cite à nouveau :
   « Ceux que hante une passion  sans issue font d'inégalables professeurs, parce que, réduits au renoncement, ils transmuent en rayonnement spirituel leur bonheur immolé. »
 Bon courage à tous !
Alexis Curvers (1906-1992)

2 commentaires:

  1. Je ne suis pas certain que l'homosexualité de Sir Craven (effectivement révélée au chapitre VII) ait tant d'importance que cela.

    En tout cas, je pense que le message essentiel de ce roman est ailleurs.

    Jimmy découvre subitement qu'il a bénéficié d'une immense générosité dont il ne s'apercevait même pas, dans son égoïsme. Et il s'aperçoit que tout ce qu'il a ainsi reçu, et qui lui paraissait presque normal, était en réalité une marque d'amour.

    En réalité, Sir Craven est une figure de … Dieu ! Jimmy est l'image des hommes qui reçoivent continuellement des bienfaits de la providence et, dans leur égoïsme, trouvent cela tout naturel, tout normal. Ils ne réalisent pas que ces dons sans cesse répétés viennent de Quelqu'un qui les aime.

    Après, que Sir Craven soit homo est simplement une nécessité de l'intrigue. Si Jimmy avait reçu tout cela d'une femme, l'amour aurait été évident dès le départ. Pour l'effet de surprise, il fallait cet amour imprévu. Mais cette intervention de l'homosexualité est tout à fait secondaire.

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  2. Attention : je n'ai jamais dit (et je ne pense pas) que l'homosexualité est le thème unique ni même le thème essentiel de "Tempo di Roma". Je laisse toute la place aux autres analyses, y compris la vôtre (qui a certainement du juste).

    Mais je ne pense pas que l'homosexualité de Sir Craven soit purement accidentelle. Même si ce n'est pas son message principal, Alexis Curvers a AUSSI voulu dire quelque chose sur l'homosexualité. C'est un sujet qui lui tenait à cœur, sur lequel il est plusieurs fois revenu, et qui le touchait de très près.

    La phrase que j'ai retranscrite est claire, et se suffit presque à elle seule. A ceux qui pensent que c'est un drame de ne pas pouvoir accomplir charnellement leur passion amoureuse (et, en l'occurrence, dans le roman, il s'agit bien d'une passion homosexuelle), Curvers répond que ce sacrifice, même s'il est douloureux, a sa contrepartie : un "rayonnement spirituel".

    Le message ne s'adresse pas qu'aux homos, mais il s'adresse d'abord à eux, puisque donné à propos d'un homo. On pourrait d'ailleurs presque ajouter qu'il est, en plus, donné PAR un homo.

    Une grande œuvre d'art (et "Tempo di Roma" en est une) ne contient jamais qu'un message unique. Il n'y a donc pas vraiment d'opposition entre votre interprétation et la mienne.

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