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lundi 15 avril 2013

Conseils à un neveu homo (par Pierre Gripari)


Parmi les homos pas gay du 20e siècle, Pierre Gripari (1925-1990) occupe une place particulière. 

Pierre Gripari (1925-1990) : homo, drôle, mais pas gay !


   Célèbre pour ses Contes de la rue Broca, cet homosexuel atypique était une sorte d'anarchiste de droite. Volontiers blasphémateur (autant contre la religion que contre les modes idéologiques), il était également sévère pour ce qu'on appelle parfois la culture gay (« La culture gay, c'est du marketing» aimait-il répéter).

   Dans son roman Frère Gaucher ou le voyage en Chine (1991), Pierre Gripari livre des conseils aux homos à travers la lettre d'un des personnages (Charles Creux) à son neveu (Marceau Duval.

   Voici cette page savoureuse (où je souligne en gras plusieurs passages assez peu politiquement corrects).

   Bonne lecture !


                     Mon cher Marceau,

 
   J'ai reçu ton mot, qui ne me surprend pas autant que tu le penses. C'est entendu, je le détruis. Es-tu sûr que ta mère ne se doute de rien ? Cela m'étonnerait fort. Les parents pensent toujours à ce genre de choses. Si elle ne t'en a pas parlé (non plus qu'à moi d'ailleurs) c'est sans doute par prudence. En ce qui me concerne, elle est certainement au courant.

   Je ne peux pas t'indiquer le moyen d'en sortir pour l'excellente raison que, moi-même, je n'en suis jamais sorti. On apprend à vivre avec ça comme on apprend à vivre avec une bosse, un pied-bot, un trachome, ou tout simplement une sale gueule. Tout ce que je peux faire, c'est d'abord de t'assurer de mon entière sympathie ; ensuite, de t'indiquer quelques erreurs à ne pas commettre.

   D'abord, es-tu vraiment homosexuel ? L'attirance pour les hommes ne veut pas dire grand-chose, et nombre de « normaux » l'éprouvent comme toi. Ce qui est anormal, dans mon cas, c'est le dégoût physique de la femme. C'est en cela, en cela seulement, que je m'avoue « dévié».

   Si c'est ton cas, comme je le crains, évite d'abord d'en avoir honte. La mauvaise conscience n'arrange rien, elle te diminue, elle est un mal en soi. De plus, il n'y a rien de tel qu'un comportement furtif ou inhibé pour réveiller immédiatement la brute, le sadique, la salope qui sommeillent chez la plupart des gens – et pas seulement des gens normaux ! De toute façon, on te fera assez de vacheries sans que tu t'en fasses toi-même. Sois à l'aise dans ta peau, respire franc, marche, nage, fais du sport si tu l'aimes, et surtout fiche-toi de l'opinion d'autrui. Ne dis pas que tu t'en fiches : fiche-t-en réellement. La moitié des problèmes cessera de se poser.

   Évite aussi d'en être fier. La tentation est grande, une fois la honte vaincue, de se faire un drapeau de la chose. Mais tu constateras que l'homosexualité, si elle n'exclut, ni le talent, ni le génie, ni même, quoi qu'on en dise, la force de caractère, n'exclut pas davantage la bêtise, le snobisme, la méchanceté ni la bassesse.

   Je te signale en passant que la trop célèbre « franc-maçonnerie des pédés » n'existe, en réalité, que dans des milieux très restreints, généralement à fric, où des gens comme toi et moi se feront toujours snober impitoyablement. Les homosexuels ne s'aiment pas entre eux, ils s'irritent mutuellement, comme les femmes, comme les Juifs, comme les noirs, comme on s'irrite devant sa propre image : « Aussi féminin que moi, passe encore... Mais plus, c'est inadmissible ! » Ainsi pense tout homosexuel.

   Le problème est donc d'échapper à la fois au refoulement et à l'obsession, à la mauvaise conscience et à l'orgueil mal placé.

   On y échappe, comme toujours, par en haut. Avant tout, il faut mettre chaque chose à sa place. La sexualité joue un rôle important dans la vie, c'est vrai, mais elle n'est pas la vie. La vie, la vraie, c'est aussi tout le reste : le métier, le travail, les loisirs, les arts, les sciences, la politique, le sport, et aussi l'œuvre à faire.

   Tu as la chance d'être venu au monde en France, à une époque où, pour des gens comme nous, une vie sexuelle est possible. Cela n'a pas toujours été, et ne sera pas toujours. Profitons-en, et surtout n'en abusons pas, si nous voulons que ça dure...

   De toute manière, tu te sentiras frustré, car la véritable frustration n'est pas physiologique (on peut toujours se branler), elle est sentimentale. Or tu ne trouveras pas l'amour. Toutes les fois que tu auras le malheur, je dis bien le malheur, de tomber amoureux, tu seras fui, moqué, parfois même exploité – sinon pire.

   D'ailleurs, l'amour existe-t-il ? Il a été inventé au XIIe siècle, par un groupe de bas-bleus et d'écrivains de talent qui travaillaient dans le rêve... Personnellement, je le considère comme le plus faible des ressorts dramatiques ou romanesques. Les grands romans d'amour sont ceux qui sont écrits contre l'amour : Proust, Benjamin Constant, Flaubert... et même Le chevalier au lion !

   Tu trouveras avec certains l'amitié, à condition de ne pas coucher avec. C'est immoral, c'est révoltant, mais c'est ainsi : les gens avec lesquels on couche et ceux avec lesquels on est vraiment ami ne sont jamais les mêmes. Pourquoi ? Je n'en sais rien.

   Tout ce que tu peux espérer de mieux, avec un partenaire sexuel, c'est « le plaisir et la camaraderie dans le plaisir » (l'expression est de Montherlant). Tu me diras que c'est peu. Non, ce n'est pas peu. C'est beaucoup, c'est énorme. En fait, c'est presque tout.

   Ne consacre pas trop de temps à ta vie sexuelle. Tu es à un âge où chaque minute compte, où chacun de tes gestes engage toute ta vie. Sache ce que tu veux, ce que tu aimes, ce que tu veux faire dans l'existence, et commence, aujourd'hui même, à réaliser. L'anomalie sexuelle est un handicap, mais de ce handicap tu peux et tu dois faire une supériorité. N'étant pas comme les autres, tu ne peux plus te permettre de te laisser aller, ni de te contenter des solutions faciles. Quand on est différent, il faut être meilleur.

   En somme, pour nous autres, les trois grands médecins s'appellent Ambition, Orgueil et Méfiance. Ils t'éviteront de te décourager, de perdre ton temps, de te laisser grignoter par tes ennemis.

   Car des ennemis, nous en avons ! Il y a le puritain, qui, parce qu'il décharge dans le bon trou, s'estime en droit de te voler, de t'exploiter ou de te battre. Il y a le truqueur, qui fait de même, sans avoir l'excuse du préjugé. Il y a le maître-chanteur. Il y a celui qui joue les grands aînés, et qui n'est qu'un maquereau. Il y a celui qui joue les petites choses paumées, et qui n'est qu'une grue. Il y a ceux qui jouent les bonnes copines, mais qui se trouvent mêlés à toutes sortes d'histoires louches... Tu remarqueras qu'il faut se méfier autant de ceux « qui en sont » que de ceux « qui n'en sont pas ».

   Il y a aussi le vieux Monsieur qui joue les initiateurs, les pères spirituels, qui a la prétention de te révéler la face cachée du monde : « Nathanaël, je t'apprendrai la ferveur... » Dans le jargon technique, c'est ce qu'on appelle communément les vieux cons. Traite les vieux cons avec douceur et indulgence. Ils font ce qu'ils peuvent, et usent au mieux des armes qui leur restent. Sais-tu toi-même à quoi tu ressembleras quand tu auras leur âge ? Ne perds pas ton temps avec eux, c'est tout.

   Méfie-toi cependant du vieux con qui paie. D'une façon générale, n'accepte pas d'argent. Celui qui te paie veut t'humilier. Au risque de paraître ridicule, paie si on te le demande. C'est celui qui paie qui est l'homme libre.

   Il t'arrivera, comme à tout le monde, d'avoir « de sales histoires ». Mais je te sais assez prudent, susceptible et rancunier pour éviter le pire. Cultive avec grand soin ces trois grandes qualités, la rancune surtout. Ne te venge pas, mais ne pardonne jamais.

   Méfie-toi des surmâles, ce sont des putains.

   Méfie-toi des efféminés : le comportement féminin est toujours artificiel, même chez la femme, et c'est pourquoi la femme est tellement ennuyeuse !

   Méfie-toi des noirs : à tort ou à raison, ils se sentent inférieurs à nous, et ils s'en vengent.

   Méfie-toi des Européens : ils sont tous plus ou moins marqués par la vieille bigoterie biblique. Comme le noir se venge d'être noir, l'Européen se venge d'avoir pris son plaisir avec toi.

   Les Arabes, au contraire, valent infiniment mieux que leur réputation. Ils sont bêtement cupides, parfois voleurs, et ne savent pas faire l'amour, mais en revanche ils sont propres, courtois, et souvent pleins de gentillesse. Il ne peut rien t'arriver de vraiment grave en leur compagnie. Truands, mais pas vicieux...

   Quand tu sors pour courir, n'emporte pas plus d'argent qu'il ne t'est nécessaire. Laisse tomber immédiatement quiconque te fait marcher, ou marchande. Réfléchis longuement avant de faire entrer quelqu'un chez toi. Surtout n'en fais pas plus, par crainte de manquer, que tu n'as réellement besoin d'en faire.

   La chasteté, de toute façon, est une excellente chose, et qui n'a jamais tué personne. On la confond avec le refoulement, et l'on a tort. Le refoulé, c'est celui qui ne veut pas voir clair, et qui nie l'existence de ses instincts, au lieu de lutter contre à visage découvert. Dans Les Femmes savantes, Armande est une refoulée.

   Si tu te sens malheureux, songe qu'il y a des sadiques, des coprophiles, des amateurs de fruits verts... Ceux-là sont encore plus malheureux que toi!

   Pour ce qui est de la pratique, tu auras vite compris. Ça change tous les jours, et c'est toujours la même chose.

   Un mot encore : si ta mère t'interroge, réponds-lui franchement. Tout vaut mieux que de s'embarquer dans des mensonges. Mais si elle ne t'interroge pas, ne dis rien. Elle n'est pas bête, loin de là, mais, ce qu'elle accepte chez moi, elle n'est peut-être pas disposée à l'admettre chez son fils... Et puis, un garçon qui a de la tenue mène sa vie privée à ses périls et risques, et ne va pas s'amuser à en parler à sa famille, sauf en cas de coup dur... Si la crise se déclare, eh bien, mon Dieu, tu prendras patience. Tant que tu manges le pain de ta mère, il est bien évident que tu dépends d'elle... C'est pourquoi, encore une fois, travaille, gagne ta vie, impose le respect, deviens majeur. Dès lors, tu n'auras plus de comptes à rendre à personne.

   Voilà ce que je crois pouvoir te dire, en toute honnêteté. Je te parle vraiment comme j'aurais voulu qu'on me parlât quand j'avais ton âge. A toi de jouer, maintenant, car personne d'autre ne le fera pour toi si tu ne le fais pas.

   Je ne te demande pas de brûler cette lettre. Simplement, si tu peux, ne la laisse pas traîner...

   Bon courage et à bientôt.

Charles Creux

(Extrait de Pierre Gripari, Frère Gaucher ou le voyage en Chine, Paris, L'âge d'homme, 1991, pp. 198-203.)

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